Joseph-A. Lippé 1906 MEXIQUE 2006 Sylvain Lippé
 
 

AVANT-PROPOS. - L'idée de ce projet d'écriture m'est venue il y a près de 20 ans. Je venais de publier un modeste récit de voyage à compte d'auteur. Nous étions en 1988. Lors d'une visite à la Bibliothèque centrale de Montréal, lorsqu'elle était toujours sur la rue Sherbrooke, j'avais vérifié si un autre auteur, portant le même nom de famille que moi, avait déjà publié quelque chose. Une fiche, parce que c'était encore le temps des fiches de papier et des classeurs de bois, indiquait que l'abbé Joseph-Alfred Lippé, curé de la paroisse de Saint-Médard de Coteau-Station, avait publié un récit de voyage intitulé «Le tour du Mexique» aux éditions Arbour & Dupont en 1907.

Ce prénom ne me disait rien et pourtant les Lippé sont peu nombreux au Québec. Mais qui pouvait bien être Joseph-Alfred Lippé ? En fouillant dans les vieux papiers de famille, j'ai retrouvé sa carte mortuaire. Or, ma famille l'avait connu. Mon père et mon grand-père n'ont pas eu la chance de connaître leurs grands-pères paternels, alors il est possible qu'une certaine tradition orale, servant à véhiculer les prénoms à travers les époques, se soit perdue.

Quelques années plus tard, en tentant quelques recherches généalogiques, j'ai localisé sans le chercher vraiment ce Joseph-Alfred dans l'une des branches de mon arbre. Il est en fait le cousin germain de mon arrière-grand-père Germain Lippé et il est né, tout comme lui, dans le village de Lanoraie. Curieusement, Joseph-Alfred s'était aussi adonné à la généalogie. Il avait d'ailleurs écrit «La généalogie de ma famille»; un manuscrit resté dans ses cartons. Joseph-Alfred est mort en 1915, mon grand-père Gaston Lippé, que j'ai bien connu, n'avait que 6 ans, donc un peu trop jeune pour en garder le souvenir et me le transmettre.

Venant de publier un récit de voyage et ayant trouvé qu'un autre membre de ma famille avait fait de même jadis, l'idée de publier un livre regroupant deux regards sur le Mexique à cent ans d'intervalle m'est venue comme une évidence. Pourquoi ne pas exposer deux regards différents, celui d'un prêtre de 40 ans en 1906 et celui d'un avocat de presque le même âge, soit 39 ans, en 2006. Deux personnes portant le même nom de famille, ayant des passions communes pour l'écriture et les voyages. Un même livre incluant deux récits juxtaposés et des photos mises en parallèle témoignant du début du siècle dernier et de celui qui a présentement cours.

J'ai lu « Le tour du Mexique » au début des années 1990. J'en ai extrait une liste détaillée de l'itinéraire de Joseph-Alfred incluant les dates, les heures, les villes et les choses qu'il avait vues et admirées en 1906 ; villes et choses qui sont d'ailleurs soulignées dans le présent ouvrage. J'ai parcouru ce livre en vitesse sans le lire vraiment pour tenter de l'oublier complètement. L'exercice de style que je comptais faire semblait me le commander. Je désirais écrire mon propre récit en en sachant le moins possible du sien. Je ne voulais pas non plus y faire référence à outrance ou riposter à certaines impressions qu'un abbé aurait pu avoir au début du XXième siècle. Je voulais que mon regard soit neuf et totalement mien. Je n'ai donc pas traîné le livre de Joseph-Alfred durant mon voyage. Je me suis contenté de la liste détaillée que j'avais extraite de son itinéraire pour me guider à travers le Mexique.

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Au cours du mois de septembre 2005, en préparant ce voyage, j'ai découvert en fouillant sur le net qu'il existait à Coteau-Station une rue Lippée. Joseph-Alfred était le premier curé de cette municipalité. Ayant remarqué que l'orthographe n'était pas exactement ce qu'elle devait être, j'ai transmis un courriel au maire des Coteaux (Coteau-Station fut fusionnée comme bien d'autres municipalités au Québec) lui demandant comment procéder pour enlever ce «e» de trop qu'on avait, je ne sais pour quelle raison, ajouté à notre nom de famille.

En me baladant sur cette rue Lippée quelque semaines plus tard, un vieux monsieur m'a interpellé en me demandant si je cherchais quelque chose. Il s'agissait de Monsieur Jean-Pierre Grenier, ancien conseiller municipal de Coteau-Station. La première chose qu'il m'ait dite sur le curé Lippé c'est qu'il était mort le lendemain de la messe de minuit. Concernant la rue Lippée, il m'a dit qu'il ne s'agissait pas d'une faute d'orthographe, qu'on avait tout simplement accordé le nom avec le mot rue, qui est féminin, comme on l'avait fait pour la rue Royale.

Peu de temps avant de partir pour le Mexique, une personne de la municipalité des Coteaux m'a appelé pour me demander précisément mon adresse. Une semaine plus tard, je recevais par la poste une copie de la résolution municipale autorisant le changement de l'orthographe du nom de la rue Lippée pour Lippé.

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Joseph-Alfred est mort à 50 ans, soit 10 ans seulement après son voyage au Mexique. L'automne précédent sa mort, il avait été hospitalisé à Valleyfield pour des problèmes de nature cardiaque. Toutefois, il tenait absolument à passer la fête de Noël parmi ses paroissiens. Son médecin le lui permit, sa santé s'étant quelque peu améliorée. Malheureusement, il mourra le lendemain de son retour, après avoir célébré la messe de minuit.

L'abbé Alphonse-Charles Dugas écrira ceci à propos de son ancien confrère de classe du Collège de Joliette :

[L'abbé Lippé] vient donc dans sa paroisse tant aimée et meurt après une journée des plus laborieuses, au moment où il croit être ressuscité, en s'écriant : « Je suis fort comme dans mon jeune temps! » Au dire de tous, ce n'est pas le travail des confessions, ni la messe de minuit chantée, ni la messe de l'aurore célébrée qui l'ont achevé, mais plutôt son allocution de Noël avec ses souvenirs de peine et ses accès de joie débordante. Voilà qui sort du commun !

Avant son départ, il disait à ses paroissiens : « Si je meurs à Valleyfield, ayez la charité d'aller chercher ma dépouille, car je veux reposer dans votre cimetière ». La Providence si bonne a tout disposé selon le désir du curé. Il est revenu lui-même au milieu des siens. Voilà une circonstance qui ne sera jamais oubliée; on en parlera dans cent ans.

***

Lorsque j'ai relu attentivement le livre de Joseph-Alfred à l'été 2006, j'ai relevé qu'il jetait de durs regards sur les personnes de couleur du sud des États-Unis et sur les indiens du Mexique. Pourtant, son livre avait été autorisé par Mgr l'évêque de Valleyfield. De plus, il avait été publié par une maison d'édition qui avait pignon sur rue à Montréal. Même qu'une certaine critique avait même noté l'existence de jugements négatifs, mais sans toutefois s'en offusquer. Des regards durs que je m'expliquais mal avant de les mettre en contexte.

Tout d'abord, il utilise le mot « nègre ». L'emploi de ce mot est bien sûr péjoratif aujourd'hui. Toutefois, il désignait les personnes de couleur noire en 1906. Il fut remplacé par le mot « noir » vers 1960, suite à l'évolution de la sensibilité interraciale.

En arrivant en Arkansas, Joseph-Alfred trouvait que les habitations des noirs étaient pauvres et délabrés et que cette population était plus misérable qu'avant l'esclavage. Des propos qui choquent aujourd'hui, mais qui n'étaient pas uniquement les siens à cette époque. Charles Croonenberghs, un père missionnaire belge qui était passé par là en 1887, avait écrit ceci dans son carnet de voyage :

Autour des opulentes demeures des planteurs créoles, se groupent les masures [maison misérable tombant en ruines] des esclaves noirs de jadis. Les nègres travaillent sous le soleil brûlant, vêtus d'habits blancs, et coiffés d'énormes chapeaux de paille de riz. On m'assure qu'ici, ils n'ont point profité de leur liberté, et que la plupart sont restés fidèles aux maîtres qu'ils servaient avant leur affranchissement. Ils sont payés maintenant comme des ouvriers, mais ils n'économisent pas plus que dans l'état d'esclavage où ils végétaient jadis. Ils se multiplient moins, parce que la mortalité est plus grande parmi leurs enfants que les maîtres soignaient jadis, et qu'eux-mêmes négligent à présent.

D'ailleurs, il est à noter que Joseph-Alfred cite à plusieurs reprises le père Croonenberghs dans son ouvrage et certains passages suggèrent même qu'il avait ce récit en sa possession lors de son périple au Mexique.

Une fois au Mexique, Joseph-Alfred décrivait les habitations des indiens comme étant de misérables cabanes. En parlant de maisons se trouvant près de la ville de Léon, le père Croonenberghs n'en pensait pas moins :

Les maisons des indiens sont de misérables cabanes. Quelques mottes de terre, quelques briques en adobé qui constituent les parois ; point de fenêtres, point de cheminée ; mais un toit formé de feuilles de maguay chargées de cailloux qui les retiennent, voilà la maison du demi-sauvage du Mexique.

Également, Joseph-Alfred utilisait le qualificatif « déguenillé » en parlant des indiens. Cependant, autant le père Croonenberghs que Vitolo de Szyszlo, un géographe et climatologue français, utilisent, en 1887 et en 1910, ce même terme :

Il en est de son costume comme de son habitation : ses vêtements ne sont que des guenilles. Arrivé au canal de la Viga, ombragé par un rideau de peupliers et de platanes superbes, je monte dans un canot, conduit par un indien déguenillé qui me sert d'interprète.

Joseph-Alfred soulève à maintes reprises l'existence d'une malpropreté relative aux indiens et à leurs villages tout comme, encore une fois, le père Croonenberghs :

Dès qu'on est sorti du quartier des blancs, on tombe en pleine sauvagerie. Les cabanes n'ont plus aucune forme ; la populace est malpropre à l'excès.

Bien sûr, Joseph-Alfred a relevé chez les Mexicains une certaine paresse et nonchalance. Au départ, il trouvait que la sieste mexicaine était néfaste pour ensuite dire que le Mexicain était un sage, qui en se reposant en pleine chaleur, prend soin de son cœur et des ses poumons. Faucher de Saint-Maurice, un écrivain québécois qui s'était enrôlé pour le compte de l'armée française afin de défendre l'empereur Maximilien, écrivait sur cette même thématique :

Le Mexicain, sous sa démarche endormie et nonchalante, cache des passions et des vices terribles qui se développent chez lui avec la rapidité de la végétation de la zone sous laquelle il vit.

Joseph-Alfred trouvait très belle la ville du Guadalajara. Cependant, les lourds chariots traînés par des bœufs et utilisés par les indiens semblaient l'agacer énormément. Ces chariots étaient primitifs selon lui et jetaient même du discrédit sur la beauté de la ville. Voici ce que le père Croonenberghs pensait de ces chariots :

Ces véhicules sont tout à fait primitifs ; ils remontent au temps de la conquête. On ne travaillait pas le fer alors au Mexique, et les conquistadores construisaient leurs chariots complètement en bois. Les Indiens n'en emploient pas d'autres jusqu'à ce jour. Les roues sont faites d'épais madriers rejoints en queue-d'aronde et sciés en cercle. Ces pauvres gens bivouaquent dans la rue entre leur chariot et leurs bœufs, sous des ombrelles de feuillage. On croirait voir un camp de Francs ressuscités. Leur vie est bien pauvre.

Pendant ce voyage, la mendicité a heurté grandement Joseph-Alfred. Il allait jusqu'à dire qu'il y avait au Mexique une race quêteuse et qu'elle avait une âpreté pour le gain facile. Sur ce même sujet, le père Croonenberghs écrivait 20 ans plus tôt :

Pour échapper aux obsessions importunes de tant de mendiants, je me sauve un instant dans l'excellent restaurant de la gare.

Finalement, on disait à cette époque que les filles de Xalapa étaient les plus belles du Mexique. Joseph-Alfred ne partageait pas cette opinion et pensait même que cette réputation avait été achetée à bon marché. Vitolo de Szyszlo qui n'était pas prêtre pensait autrement :

À mon avis, cette réputation n'est nullement surfaite. Belles jalapenas aux joues roses, respirant la fraîcheur et la jeunesse, daignez jeter un regard d'amitié à l'humble voyageur arrivé du septentrion brumeux !

Montréal, 28 janvier 2007

1906


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